Témoignage de Jany Keochkérian - Eghvart 2007
Le Siunik est la région de la République d’Arménie à la fois la plus étendue et la plus à l’écart de la capitale. Kapan (Gaban), la grande ville du Siunik, est jumelée à Glendale, en Californie. Cette région est associée à des noms prestigieux tels que celui, au XX° siècle, de Garéguin Njdeh, Général du Roustoup et de Koghten, fondateur du mouvement Armenian Youth Federation aux États-Unis en 1933, qui s’illustra dans l’auto-défense du Zanguézour. Il a énoncé des préceptes martiaux et patriotiques qui ont inspiré des générations d’Arméniens, et en inspirent encore, comme, par exemple l’association Fast For Armenia aux États-Unis.
L’objectif de cette campagne, première d’une trilogie, était d’entreprendre la restauration de l’église du village.
Le groupe rassembla pendant près d’un mois dix à quinze personnes, dont trois venant de France, et une d’Angleterre ; les autres participants étaient originaires d’Arménie, étudiants à l’Académie nationale d’administration ou à l’Université d’État d’Érévan ; certains, parmi eux, avaient déjà participé au programme de découverte Foi et Héritage géré par Terre et Culture-Arménie et mis en place en mémoire de Mgr Mesrob Ashjian, le premier président de Terre et Culture aux États-Unis. Le groupe était dirigé par l’architecte Lévon Vassilian, responsable du projet pour le compte de Terre et Culture-France. À ce groupe de volontaires s’ajoutait une équipe d’archéologues du Centre de recherches scientifiques sur le patrimoine historique et culturel (Érévan) dirigé par M. Hakob Simonian.
Le programme 2007 se limitait en effet, en dehors des premiers relevés effectués par l’architecte, à exécuter en coopération les fouilles préliminaires aux travaux de restauration à proprement parler, tant à l’entour de l’église, où s’étend un cimetière ancien, qu’à l’intérieur. Les plans définitifs seront établis en tenant compte des données mises au jour. Ils doivent prévoir une consolidation et une rénovation d’ensemble de l’édifice après expertise anti-sismique, et notamment, faire le choix d’une toiture adaptée.
À Goris, apres avoir salué nos compagnons qui s’en allaient à Chouchi, nous nous sommes mis en route pour Eghvart. La première chose qui marque en arrivant a Eghvart, par rapport aux villages précédemment traversés, c’est peut-être sa proximité avec l’Azerbaïdjan — on voit des impacts de balles sur certaines maisons ; l’église elle-même a été touchée par des roquettes — et la mise en garde liminaire du maire, Spartak Zakarian, de ne pas s’aventurer hors des sentiers battus : présence de mines oblige. Son rôle spirituel et social mis à part, et indépendamment de son architecture, cette église, située tout près de la maison de la culture et du seul bar du village, présente l’intérêt d’abriter dans son cimetière la tombe de Thoros Ichkhan, un des lieutenants et compagnons d’armes de Davith Beg, chef de l’insurrection arméniennne de 1722-1728.
Le travail a suivi le rythme habituel des campagnes : lever à 7h30, petit-déjeuner, présence sur le chantier de 8h30 à 12h, déjeuner, sieste, reprise du chantier à 15h, clôture à 18h30, douche, dîner, repos. L’eau a pu couler pratiquement sans discontinuer, cela grâce à la diligence du maire et de son équipe. Les jeunes filles se sont fait une joie d’aller remplir les jarres.
Une équipe de villageois est venue seconder l’équipe chargée des travaux de terrassement, notamment pour niveler le sol sous la façade nord, là où il était particulièrement surélevé. Nechan, Hovhannès et moi-même intervenions à l’Est, à l’ouest et au sud-ouest de l’église. Le reste du groupe a creusé à l’intérieur. Il restera, en se conformant aux plans qui seront établis, à passer à la restauration proprement dite, en commençant par la consolidation des murs les plus endommagés et des voûtes, et en poursuivant par le toit. Un sondage effectué sous les tôles qui tiennent actuellement lieu de couverture et de nombreux fragments découverts en cours de campagne montrent que l’édifice devra recevoir un toit de tuiles. Nous n’avons pas attendu de voir l’église rénovée pour y procéder au baptême de treize personnes, à l’initiative de Lévon Vassilian : un vartabed était monté de Kapan pour l’occasion. Quelque chose de simple, plein de force et d’espoir.
L’intérêt de cette campagne a, pour moi, vraiment été, outre l’attrait forcement spécial d’une première fois, cette immersion pleine et entière dans « la vie comme elle est » avec, à la clef, ce que j’appelle une légitimisation identitaire, qui ouvre des perspectives inattendues et libère du potentiel. Bien qu’en apparence tout porte à croire que c’est évidemment nous, volontaires, qui apportons ce supplément d’âme pour démarrer de grandes choses, comme rénover une nef d’église ou une aile d’hôpital, nous puisons en même temps à une source généreuse qui nous absorbe et nous porte dès la première seconde, nous force à avancer. Je partage la conviction que le travail physique est une condition sine qua non du succès d’une telle entreprise, un marché « donnant, donnant ».
Après cette expérience, je n’ai qu’un seul regret : celui de n’avoir pas fait cela (une campagne OTC) plus tôt. |